ÉLECTIONS EUROPéENNES : BELLAMY, HAYER ET GLUCKSMANN SONT-ILS PAYéS PAR DES LOBBIES ?

«À qui rendent-ils des comptes ? À leurs employeurs ou à leurs électeurs ?» La question a été posée par la tête de liste de La France insoumise aux élections européennes, Manon Aubry sur X (ex-Twitter) vendredi 3 mai. La députée sortante ciblait «1/4 des députés européens» qui, selon elle, «sont payés par des lobbys, des entreprises ou des gouvernements en plus de leur indemnité d'élu !»

La publication X était accompagnée d'un visuel épinglant un certain nombre de députés européens, dont trois têtes de liste concurrentes, François-Xavier Bellamy (Les Républicains), Valérie Hayer (Renaissance) et Raphaël Glucksmann (PS - Place publique). Sous leurs photographies, des montants apparaissent en jaune : «entre 12.000 et 66.0000 euros» pour le candidat LR et «entre 12.000 et 60.000 euros» pour les deux autres.

Figure aussi le député sortant Jérôme Rivière (ex-Rassemblement national), «entre 48.000 et 240.000 euros». Ou encore le député allemand Manfred Weber, qui préside le Parti populaire européen, le parti de droite majoritaire à Bruxelles : «entre 240.000 et 246.000 euros». «Ces députés s'en mettent plein les proches en plus de leur indemnité d'élu», accuse le tract qui met en valeur Manon Aubry : «0 euro» de rémunérations annexes.

Ces montants sont les «rémunérations annexes déclarées par an», précise le visuel qui renvoie aux chiffres de Transparency International, une ONG qui recense d’une part les revenus déclarés des eurodéputés et d’autre part l’activité des lobbies à Bruxelles sur le site integritywatch.eu. Des rémunérations que Manon Aubry propose «d'interdire» pour «tous les élus européens».

Une proposition renouvelée deux jours plus tard, en conclusion du Grand débat des européennes organisé par Le Figaro, RTL, Paris Première et LCP , pour mettre fin, selon ses mots, à «des pratiques de corruption qui minent la démocratie». Les députés ciblés par Manon Aubry sont-ils donc rémunérés par «des lobbys, des entreprises ou des gouvernements» ?

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Chiffres exacts, mais non actualisés

Au moment où Manon Aubry publiait son tweet polémique, Integritywatch.eu procédait à une mise à jour de sa base de données. L’eurodéputée renvoyait donc à une version archivée du site pour retrouver ses chiffres. On y retrouve les fourchettes citées par la tête de liste LFI dans son visuel. En réalité, l’ONG se contente de rassembler les déclarations d’intérêts privés que chaque député européen est tenu de faire auprès du Parlement européen dans un souci de transparence.

Ces rémunérations pointées du doigt par Manon Aubry sont donc parfaitement légales et déclarées. Concrètement, il s’agit de lister toutes les activités, rémunérées ou non, qu’ils exercent en plus de leur mandat européen pour lequel chaque eurodéputé perçoit déjà une indemnité mensuelle de 8757,70 euros. Dans la version archivée, les montants précis des activités annexes rémunérées ne sont pas inscrits, seulement des fourchettes en euros bruts mensuels. Sommes à partir desquelles l’ONG propose une estimation annuelle, là encore sous forme de fourchettes, telle qu’on les retrouve sur les visuels de Manon Aubry.

En revanche, les déclarations sur lesquelles se fondent les chiffres de l’eurodéputée insoumise sont assez anciennes, pour certaines. Les montants qui en découlent sont donc datés. Depuis sa mise à jour, le site de Transparency International permet d’avoir une vision actualisée. Et de fait, il est exact qu'un quart des eurodéputés - eurodéputés français ou eurodéputés pris dans leur ensemble, la proportion est la même - déclarent des revenus annexes. Mais quel est leur montant exact et surtout, leur provenance, pour les députés visés par Manon Aubry ?

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D’où vient cet argent ?

François-Xavier Bellamy, auteur de plusieurs ouvrages chez Grasset comme Espérer (2023), déclare ainsi 36.328 euros annuels de droits d’auteur. Aucune rémunération donc venue de lobbies ou d’États étrangers. Ce que l’eurodéputé n’a pas manqué de rappeler ce mardi matin sur LCI. «LFI est dans une situation de désespoir qui lui fait raconter à peu près n'importe quoi», a-t-il brocardé. «Ce sont entièrement des droits d’auteur. (...) J’ai la chance d’avoir non seulement des électeurs, mais aussi des lecteurs et je souhaite ce bonheur à Manon Aubry un jour.»

Le chef de file de LR a ensuite souligné la nécessité lutter contre «les ingérences étrangères», qui «peuvent passer par les ONG» en prenant l’exemple du QatarGate. Cette affaire avait mis au jour des manœuvres de corruption du Qatar au Parlement européen, notamment par l’intermédiaire de l’ONG Fight Impunity. «Pourquoi Manon Aubry (...) s’est-elle toujours opposée à notre demande de transparence du financement des ONG ?»

Même chose pour Raphaël Glucksmann, qui a lui aussi déclaré percevoir 48.000 euros annuels de droits d'auteur. Plusieurs proches de l’eurodéputé socialiste ont pris sa défense. «Assimiler les droits d'auteur de Raphaël Glucksmann à des revenus liés aux lobbys, tout en entretenant dangereusement l'idée du “tous pourris” au risque d'abîmer un peu plus la démocratie…», s’est par exemple désolé Benoït Tirant, conseiller régional Nouvelle-Aquitaine Place publique.

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Plus de 200.000 euros pour Jérôme Rivière

De son côté, Valérie Hayer ne déclare plus aucun revenu complémentaire. «Je suis consternée par ce qu'affirme Manon Aubry», a-t-elle réagi ce mardi matin sur le plateau de France 2. «Je serais payée 60.000 euros par an par des lobbies ? Les seuls revenus complémentaires que j'ai perçus, ça a été mes indemnités de conseillère départementale en Mayenne.» D’où les chiffres non actualisés mis en avant par l’insoumise. La tête de liste aux élections européennes a affirmé qu’elle comptait porter plainte si Manon Aubry ne retirait pas sa publication.

Le député allemand Manfred Weber déclare quant à lui 170.640 euros de revenus annuels annexes, perçus pour l'essentiel en tant que président du PPE. Là encore, pas d’argent issu d’États étrangers, de lobbies ou d’entreprises. Reste Jérôme Rivière qui est l’eurodéputé français ayant déclaré les revenus annexes les plus importants : 220.248 euros. La majeure partie lui vient de sa participation à JRH SAS, une société de holding dont il a été le dirigeant jusqu’en 2023. À quoi s’ajoute une rémunération de président du Conseil de Surveillance de FFED, une entreprise proposant des solutions d’économies d’énergie.

Enfin, Manon Aubry ne déclare aucun revenu complémentaire. Du reste, aucun député français du groupe GUE/NGL dont est membre la délégation française de la France insoumise ne déclare de revenu annexe. À l’exception d'Anne-Sophie Pelletier, qui déclare la modique somme de 1056 euros annuels.

Pour autant, la nature de ces revenus complémentaires est bien différente, la plupart du temps, de ce que dénonce Manon Aubry. Interrogée sur ce point dans la matinale de Franceinfo, l’eurodéputée sortante a esquivé : «Vous avez le droit de trouver cela normal que les députés européens reçoivent des rémunérations annexes, pas moi.» Avant de rappeler qu’elle était la seule à proposer que ces revenus annexes soient interdits et à s’engager à ce qu’aucun de ses co-lisiters n’en perçoive. Selon le dernier sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro, la liste de Manon Aubry est créditée de 8% d'intentions de vote.

En résumé, un quart des députés européens touchent des revenus annexes, en plus de leur indemnité parlementaire qui s’élève à 8757,70 euros. En revanche, les chiffres avancés par Manon Aubry, en plus d’être approximatifs, sont datés. Surtout, aucun lien avec «des lobbys, des entreprises ou des gouvernements» étrangers pour les députés mis en cause. À commencer par trois de ses principaux rivaux aux élections européennes. François-Xavier Bellamy (LR) et Raphaël Glucksmann (PS - Place publique) touchent uniquement des droits d’auteur et Valérie Hayer (Renaissance) ne déclare aucun revenu complémentaire.

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